HARVEST
- Marvin Ancian

- 12 juin 2025
- 3 min de lecture

Réalisatrice. Athiná-Rachél Tsangári
Année de sortie. 2024
Genre. Drame
Origine. Royaume-Uni, Allemagne, Grèce, France, États-Unis
Durée. 131 minutes
Ma note. 15/20
Synopsis : Walter Thirsk, citadin devenu fermier, Charles Kent, seigneur un peu perdu, et les paysans de son domaine, coulent tous une existence paisible aux confins d’un Eden luxuriant lorsque se profile la menace du monde extérieur. En sept jours hallucinés, les habitants de ce village sans nom vont assister à sa disparition. (source : AlloCiné)
Dévoilé à la Mostra de Venise l’an dernier — et quelque peu passé inaperçu — Harvest est une expérience sensorielle. Une fable déroutante qui annonce la fin d’un monde, l’avènement d’un capitalisme rural gangrénant tout sur son passage.
En 2010, Athiná-Rachél Tsangári signait Attenberg, une œuvre atypique remarquable et remarquée (Coupe Volpi de la meilleure interprétation à Venise pour Ariane Labed) qui lorgnait vers les premiers films de Yorgos Lanthimos. Rien d’étonnant à ce que la cinéaste ait alors produit les premières réalisations de son compatriote (Kinetta, Canine, Alps). Cinq ans plus tard, avec Chevalier, elle enfermait six hommes sur un yacht pour confronter leur esprit de compétition, et par conséquent l’absurdité de leur masculinité jusqu’au-boutiste. Pour son troisième long-métrage — le premier en langue anglaise — Tsangári adapte le roman éponyme de Jim Crace (paru en 2014 sous le titre français Moisson) et livre une œuvre fascinante.
L’entame est sensorielle. Une nature omniprésente envahit les premières scènes. À une époque indéterminée, Charles Kent (Harry Melling) règne avec bienveillance sur une bourgade sans nom où les paysans vivent en harmonie. Parmi eux, Walter Thirsk (Caleb Landry Jones), ancien citadin devenu fermier et ami du seigneur. Lorsqu’un incendie trouble cette quiétude, Walter se précipite pour aider à maîtriser le sinistre. Mais le mal est fait, les flammes sont venues tourmenter la sérénité villageoise, la violence s’installe. Trois étrangers de passage sont accusés à tort, désignés boucs émissaires d’un désordre plus vaste. Walter, qui sait leur innocence, devine qu’ils sont aussi les premières victimes d’un système en mutation.

Les flammes s’attaquent au village, et à la sérénité ambiante. © Shellac Films
La carte au désordre
En autant de temps qu’il faut pour créer un monde (le récit se concentre sur une période de sept jours), celui représenté est détruit. L’arrivée de Quill (Arinzé Kene), mystérieux cartographe chargé de dessiner les terres, marque un point de bascule : ce qui était commun devient mesurable, donc appropriable. Les habitants découvrent leur territoire couché sur une toile (et donc très peu fidèle car sans relief, aplati), prémices d’un changement irréversible. Bouleversement confirmé par la venue du seigneur Jordan (Frank Dillane) qui revendique la propriété du village et ses alentours. Les arbres ne produisant que de l’ombre, l’objectif de ce dernier est simple et sans équivoque : raser les forêts et rendre les sols profitables.
Photographié par Sean Price Williams (chef opérateur des frères Safdie et réalisateur du très réussi The Sweet East), Harvest est visuellement somptueux. À l’image du cartographe traçant les contours d’un monde à figer, chaque plan ressemble à un tableau d’une grande beauté. Plus qu’un drame humain, le long-métrage illustre l’irruption brutale de la modernité dans une société rurale encore épargnée. La fin d’un Eden qui, par ses anachronismes et son absence d’époque définie, offre une réflexion elle aussi intemporelle. Et donc forcément d’actualité.

L’idylle paysanne cartographiée. © Shellac Films
Article paru le 12 juin 2025 dans le n°941 de Ciné-Feuilles.



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