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RETOUR SUR LE 79e FESTIVAL DE CANNES

Dernière mise à jour : il y a 4 jours


La grand-messe du 7e art a fermé ses portes le samedi 24 mai dernier, au terme de son habituelle cérémonie de clôture et du palmarès qui l'accompagne. Avant ça, pendant une semaine, une partie de l’équipe de Ciné-Feuilles a sillonné les salles obscures de la Croisette pour découvrir les films qui rythmeront l’année à venir. Sans prétendre à l'exhaustivité — le nombre d'œuvres réparties entre les différentes sélections est monumental —, ce compte rendu se veut un tour d'horizon de ce que nous avons eu la chance d'y voir.

Affiche Cannes 2026.



La Croisette s’amuse — 7 jours d’immersion à Cannes


Mardi 12 mai, aux alentours de 16h, gare de Cannes. La frénésie est immédiatement perceptible. La ville de la Côte d’Azur, qui se prépare à accueillir douze jours durant la plus grande manifestation de cinéma au monde, fourmille déjà de toute part. Journalistes trépidants, influenceurs zélés, acteurs apprêtés, cinéphiles émerveillés, toute une faune s’active, accréditation au cou. L’objectif premier est d’ailleurs de récupérer le Saint Graal. L’union faisant la force, Tobias, collègue magnanime, se charge d’obtenir ce bout de plastique dont nous serons indissociables les prochains jours, m’épargnant ainsi quelques longues minutes de queue. Une bonne chose de faite. Direction l’appartement, un lieu qui ne servira finalement qu’à dormir quelques heures réparatrices entre une séance de minuit qui se termine bien trop tard et un réveil douloureux qui sonne bien trop tôt. Clés récupérées, affaires déposées. The show must go on!


La première journée cannoise se veut un démarrage en douceur, avec le film d’ouverture au programme. Cette année, La Vénus électrique (France/Belgique, 2026) de Pierre Salvadori. Sortant en salle simultanément à sa présentation sur la Croisette, le long-métrage fait l’objet d’une critique dans les pages du numéro que vous tenez entre les mains. La séance terminée, toute l’équipe de votre revue préférée se retrouve pour débriefer cette ouverture en demi-teinte, ingurgiter une première pizza et filer au lit. Il ne s’agirait pas de dilapider des heures de sommeil dès le premier soir.


Il est une habitude du festivalier qui sort du lot, un rituel que seuls les fidèles peuvent véritablement concevoir. Chaque matin, à sept heures tapantes, la billetterie s’ouvre, donnant libre accès aux projections qui auront lieu quatre jours plus tard. Enfin, libre accès, façon de parler, encore faut-il avoir les yeux grands ouverts et les réflexes bien aiguisés. Un exercice d’agilité qui ferait passer la frénésie de Paléo pour une promenade de santé. Le souffle court, mais une majeure partie des billets voulus (virtuellement) dans la poche, la première vraie journée peut commencer. Car n’imaginez pas qu’une fois cette pratique matinale accomplie, le festivalier retourne dans les bras de Morphée. Que nenni ! À peine le temps de sauter sous la douche et d’emporter un café-croissant en chemin, qu’il est l’heure des premières projections.


Les Fantômes en 2024, L’Intérêt d’Adam en 2025, la Semaine de la Critique, sélection parallèle consacrée aux premiers et deuxièmes longs-métrages, a pris l’habitude d’entamer sa programmation avec panache. Cette année, c’est In Waves (France/Belgique, 2026) de Phuong Mai Nguyen qui ouvre le bal. Adapté de la bande dessinée éponyme de AJ Dungo — qui raconte sa propre expérience — ce magnifique film d’animation a décroché les premières larmes du festival plus vite qu’imaginé. À Los Angeles, AJ rencontre Kristen. Lui est passionné de skate, elle de surf. L’histoire entre les deux lycéens commence comme sur des roulettes avant de glisser vers le drame. Kristen tombe malade. Ensemble ils vont se battre. Malgré quelques scories tout à fait pardonnables pour un premier long-métrage, In Waves nous entraîne dans un récit aussi fluide que ses multiples références à l’eau. Visuellement magnifique, le film parvient à traiter un propos dense en 1h30 grâce à des ellipses intelligentes. Plus confus que la BD sur le lien qu’il tisse avec les origines du surf à Hawaï, le résultat reste néanmoins parfaitement maitrisé. Jusqu’à un final qui assume son côté tire-larmes tout en gardant la retenue nécessaire pour éviter le pathos.

In Waves (France/Belgique, 2026) de Phuong Mai Nguyen.

Dans In Waves, tout baigne entre AJ et Kristen, jusqu’au drame. © Silex Animation


Toujours à la Semaine de la Critique, le premier long métrage de Zou Jing a été un véritable coup de cœur. Ce qui frappe d’emblée dans La Deuxième fille (Wu ming nü hai/A Girl Unknown, Chine/France, 2026), c’est la beauté de ses plans et la précision de sa mise en scène. Le film suit une jeune Chinoise de ses 6 à ses 18 ans, à travers deux périodes clés de sa vie, ballotée d’une famille à l’autre et contrainte de changer de prénom à chaque fois. Une manière poignante d’aborder la difficulté de se construire une identité dans une société qui valorise encore davantage les garçons. Face aux drames, l’innocence de l’enfance devient un refuge et permet la résilience. Si la dimension tragique peut parfois sembler trop appuyée, la réalisatrice la traite avec finesse, trouvant constamment des éclats de lumière au cœur de l’obscurité. Sans jamais tout expliciter, elle laisse au spectateur le soin de relier les fragments de cette histoire. Son épilogue, d’une grande beauté, rappelle que la véritable famille ne se situe pas toujours là où on l’attend. Un Prix Fondation Gan à la diffusion, partenaire de la sélection, amplement mérité.


Projo, apéro, dodo. Les journées s’enchainent, ont l’air de se ressembler, mais les expériences vécues en salles prouvent le contraire. Si les premiers films découverts appartiennent à la Semaine de la Critique et sont tous, malgré des sujets graves, empli sd’une certaine douceur — ajoutons y Dua de Blerta Basholi (Prix SACD) et Viva d’Aina Clotet (Prix de la révélation) — le grand écart qui suit est à exécuter uniquement par des professionnels.

La Deuxième fille (Wu ming nü hai/A Girl Unknown, Chine/France, 2026) de Fou Jing.

La Deuxième fille va de l’avant, tout en gardant un oeil sur ses arrières.

© Pyramide Distribution


Quatrième jour, salle Buñuel, 8h30, rattrapage de la séance de minuit de la vieille. Sanguine (France, 2026) de Marion Le Corroller vient tenter de secouer la Croisette avec un long-métrage d’horreur lorgnant vers le body horror. Fortement influencé par The Substance et le cinéma de Julia Ducournau, le récit démarre sur les chapeaux de roues avec une ouverture qui évoque immédiatement la dernière réalisation de Coralie Fargeat. Grande dénonciation de l’aliénation que provoque le travail chez les jeunes, Sanguine est parfois dépassé par son propos, mais parvient à tenir le cap en gardant son angle chevillé au corps. Très littéral dans ce qu’il raconte, et finalement assez sage en matière de body horror, le film charme par sa volonté d’étirer son idée de base jusqu’au bout, sans pour autant faire du surplace. C’est bourré de défauts, mais transpire l’envie d’un premier long. Et ça, on aime !


Le Festival de Cannes est aussi l’occasion de faire des rencontres, souvent éphémères, au détour d’une terrasse ou quelques minutes avant qu’une projection ne débute. Croiser ses journalistes préférés au coin de la rue, une star de renommée mondiale au pied des marches ou lancer une discussion endiablée sur la dernière découverte filmique avec un. e inconnu. e au Petit Majestic — ce bar qui ne paie pas de mine, mais déborde sur l’espace public et fait office de QG des cinéphiles — fait partie du quotidien cannois. Mais les rencontres se font également par l’intermédiaire des écrans, comme avec une horde de zombies confinés dans un gratte-ciel.


Rattrapage de séance de minuit toujours, Colony (Gun-che, Corée du Sud, 2026) de Yeon Sang-ho. Le réalisateur de l’excellent Dernier train pour Busan (2016) rehausse le niveau après le très moyen Peninsula (2020) avec une sauvagerie zombiesque qui a dû faire trembler le Grand Théâtre. Ce doux mélange entre Die Hard et Dawn of the Dead est tout ce qu’on attend du genre. Pour la forme, un bestiaire bien énervé avec, cerise sur un gâteau composé de chair et de sang, quelques plans qui impriment la rétine comme il faut. Pour le fond, un Plur1bus (la série de Vince Gilligan, créateur de Breaking Bad et Better Cal Saul) de l’enfer où la communication joue un rôle primordial et remet en question l’efficacité du collectif. Contrairement à un autre film sud-coréen qui a enflammé le festival (voir notre confrontation sur Hope), Colony regorge de bonnes idées et, malgré quelques longueurs, emporte tout sur son passage.

Colony (Gun-che, Corée du Sud, 2026) de Yeon Sang-ho.

Procession de zombies dans Colony. © ARP Distribution


Et la Compétition dans tout ça ? L’entame de la sélection des 22 longs-métrages en lice pour la Palme fut laborieuse. Fort heureusement, après l’anodin Nagi Notes et l’insupportable La Vie d’une femme, elle prit son envole avec le gracieux Soudain, puis surtout avec L’Être aimé (El Ser Querido, Espagne, 2026), nouveau long-métrage de Rodrigo Sorogoyen. Fort d’une filmographie irréprochable — l’époustouflant As Bestas (2022), la récente série Los años nuevos (2024) —, le cinéaste espagnol était très attendu sur la Croisette. Le résultat est à la hauteur, malgré l’absence de récompense au palmarès. Continuant d’orienter son cinéma vers l’intime, Sorogoyen mobilise tous les artifices du 7e art pour narrer une relation père-fille au passé trouble. Le film faisant l’objet d’une double critique dans ce numéro, nous vous renvoyons vers les pages relatives.


En Compétition également, Paper Tiger (États-Unis, 2026) de James Gray. Si le réalisateur étasunien est parti tout aussi bredouille que son homologue espagnol, il prouve à son tour qu’il maitrise son art à merveille avec cette immersion dans le Queens de la fin des années 80. Une histoire de frères qui tourne mal, portée par un scénario au cordeau. Un récit parfaitement tenu qui oscille entre tension (une intrusion dans une maison digne des plus grands films d’horreur), émotion (Scarlett Johansson, d’une immense sensibilité et toujours impeccable) et plaisir de cinéma pur. Peut-être pas l’œuvre la plus aboutie thématiquement, mais de l’orfèvrerie dans son genre dont il serait dommage de passer à côté.

L’Être aimé (El Ser Querido, Espagne, 2026) de Rodrigo Sorogoyen.

La relation père/fille de L’Être aimé s’apparente souvent à une traversée du désert. © Cineworx


L’Inconnue (France/Italie, 2026) d’Arthur Harari a pour point de départ un ressort narratif souvent associé à la comédie. Après avoir couché avec une inconnue, David Zimmerman  (Niels Schneider) se réveille dans le corps de cette dernière (Léa Seydoux). Mais de ce point de départ, le réalisateur du splendide Onoda: 10000 nuits dans la jungle (2021) crée une expérience vertigineuse. Un questionnement sur l’identité qui transcende, fascine, perturbe. De la simplicité apparente des idées qui émanent de ce changement d’identité naissent des situations d’une déconcertante étrangeté. En travaillant le corps de ses interprètes jusqu’à les rendre quasiment méconnaissables, Harari signe une réflexion troublante sur ce que nous sommes à travers notre enveloppe charnelle. Si le film est adapté de la bande dessinée que le cinéaste a coréalisée avec son frère, ce passage sur grand écran est pour le moins déconcertant, et risque de laisser bon nombre de personnes sur le bord de la route. Mais s’il vous emporte, l’aventure peut être inoubliable.


Last but not least. Fjord (Roumanie/France/Norvège/Suède/Danemark, 2026) de Cristian Mungiu. Le cinéaste roumain, déjà lauréat de la Palme en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, signe un film d’une extraordinaire finesse qui, au-delà de sa récompense, devrait beaucoup faire parler de lui à sa sortie. Une œuvre dans laquelle deux morales s’affrontent sans jamais verser dans le manichéisme, qui fait confiance à son public, le pousse à la réflexion et l’éloigne de toute idée préconçue. En maintenant son dispositif formel (un plan par séquence), Mungiu confirme qu’il fait partie des très grands. Et ceci sans faire recours à un morceau de bravoure comme pouvaient l’être les 17 minutes du plan-séquence concluant R.M.N (2022), son film précédent. Prévue en salles le 19 août, nous aurons l’occasion de reparler de cette œuvre fascinante.

Fjord (Roumanie/France/Norvège/Suède/Danemark, 2026) de Cristian Mungiu.

Fjord, une Palme d’Or amplement méritée ! © Le Pacte


Mardi 19 mai. C’est sans le savoir que mon séjour se termine avec cette immense claque, ignorant pour le moment qu’elle emportera la plus haute récompense décernée par Park Chan-wook et son jury lors de la cérémonie de clôture. Une fin de festival à mi-parcours, puisque des films majeurs restaient à découvrir au moment où je laisse derrière moi le bleu azuréen de la Méditerranée. Histoires de la nuit de Léa Mysius (très attendue après l’impressionnant Les 5 Diables), Minotaure d’Andreï Zviaguintsev (qui remportera le Grand Prix), La Bola negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi (alias Los Javis, auteurs de l’envoutante série La Mesías) ou encore Notre Salut d’Emmanuel Marre (qui repartira avec le Prix du Scénario). Autant de films qui continueront à parsemer notre année cinéma. Et dont on ne manquera pas de vous parler dans nos pages dès leur sortie en salles.




Hope, où une ode au désespoir


Après The Chaser (2008), The Murderer (2010) et surtout l’hypnotisant The Strangers (2016), dire que le nouveau film de Na Hong-jin était attendu sur la Croisette relève de l’euphémisme. Hélas, la déception fut grande. Certes, les quarante premières minutes sont virtuoses. Ce monstre qu’on ne voit jamais, traqué dans une ville en ruines, offre un jeu de piste destructeur, où l’imaginaire supplée un scénario déjà bien mince. Quelle est cette bête ? Un animal sauvage de taille monumentale ? Une métaphore de l’ennemi nord-coréen, comme semblent le suggérer les affiches de propagande qui parsèment les rues ? Autant de questions qui auraient peut-être gagné à rester en suspens. Car une fois ce tour de force accompli, le film s’écroule sur lui-même - et sur les deux longues heures qui lui restent. Dès la révélation de la créature, la tension s’estompe tandis que les effets spéciaux s’enlaidissent. Le récit s’enlise dans une redondance sans la moindre trouvaille narrative. Si la mise en scène impressionne, les effets de style tournent à vide : grand-angle omniprésent, sempiternels travelings avant ou arrière, dialogues humoristiques lourds. Tout est répété ad nauseam. La dernière course-poursuite, mélange de western et de rodéo urbain alléchant sur le papier, n'en finit plus de s’étirer. Quant au bestiaire convoqué, sa tentative de bâtir une mythologie originale ne parvient jamais réellement à s’imposer. La maîtrise technique ne suffit pas à masquer le vide.

Mon faciès en voyant les retours dithyrambiques sur Hope. © Neon



Article paru le 11 juin 2026 dans le n°953 de Ciné-Feuilles.

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