SOUNDTRACK TO A COUP D’ÉTAT
- Marvin Ancian

- 16 avr.
- 3 min de lecture

Réalisateur. Johan Grimonprez
Année de sortie. 2024
Genre. Documentaire
Origine. Belgique, France, Pays-Bas
Durée. 140 minutes
Ma note. 14/20
Synopsis : Jazz, politique et décolonisation s’entremêlent dans ce grand huit historique qui révèle un incroyable épisode de la guerre froide. En 1961, la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach, militants des droits civiques et figures du jazz, interrompent une session du Conseil de sécurité de l’ONU pour protester contre l’assassinat de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo nouvellement indépendant. Dans ce pays en proie à la guerre civile, les sous-sols, riches en uranium, attisent les ingérences occidentales. L’ONU devient alors l’arène d’un bras de fer géopolitique majeur et Louis Armstrong, nommé “Ambassadeur du Jazz", est envoyé en mission au Congo par les États-Unis, pour détourner l'attention du coup d'État soutenu par la CIA... (source : AlloCiné)
Revisiter la décolonisation sur fond de jazz. Tel est le pari de Soundtrack to a Coup d’État, un documentaire aussi foisonnant en images d’archives qu’en prises de position politiques. Récompensée par le prix spécial du jury au festival de Sundance, une œuvre ambitieuse et engagée.
Au début des années 1960, seize pays africains accèdent à l’indépendance et rejoignent l’ONU, bouleversant profondément les équilibres de pouvoir au sein de l’institution. Les anciennes puissances coloniales perdent leur majorité, alors que la Guerre froide intensifie les tensions géopolitiques. Dans ce contexte explosif, le Congo devient un terrain d’affrontement indirect : le leader indépendantiste Patrice Lumumba est assassiné, Nikita Khrouchtchev dénonce avec virulence l’ingérence américaine, tandis que Louis Armstrong est envoyé en tournée en Afrique dans une opération de soft power destinée à détourner l’attention d’un coup d’État soutenu par la CIA. C’est dans cet enchevêtrement d’événements que s’inscrit le film.

Louis Armstrong, en tournée pour détourner l’attention. © Les Valseurs
De l'eau dans le jazz
Habitué aux œuvres politiques, Johan Grimonprez poursuit ici un travail entamé avec Dial H-I-S-T-O-R-Y (1997), qui explorait la médiatisation du terrorisme, Double Take (2009), réflexion sur la peur dans les sociétés contemporaines, ou encore Shadow World (2016), une plongée dans les coulisses du commerce des armes. Né au début des années 1960, le cinéaste belge puise dans un souvenir d’enfance, celui de Khrouchtchev frappant son pupitre de l’ONU avec sa chaussure en signe d’indignation face aux agissements des États-Unis au Congo. Trois années de recherche et quatre de montage ont été nécessaires pour donner naissance à cette œuvre dense, voire vertigineuse.
Le film se distingue par une forme résolument fragmentée, faite de collages d’archives, de citations, de musique et de cartons de textes. Ce choix peut dans un premier temps désorienter, voire provoquer une certaine saturation. Le montage, foisonnant, donne parfois l’impression d’un trop-plein d’informations. En reliant les luttes pour les indépendances africaines au mouvement des droits civiques aux États-Unis, et en érigeant le jazz en véritable protagoniste, Grimonprez construit une fresque ambitieuse, mais exigeante.

Patrice Lumumba, symbole de résistance face à l’impérialisme occidental. © Les Valseurs
Pourtant, au fil des 2h30 que dure le documentaire, ce chaos apparent finit par trouver sa cohérence. Les pièces du puzzle s’assemblent progressivement, révélant une image d’une grande richesse. Ce qui pouvait sembler indigeste devient alors captivant : une lecture du passé à la fois fascinante et profondément inquiétante, où les jeux d’influence, les manipulations politiques et le rôle de la culture s’entremêlent.
Soundtrack to a Coup d’État ne se contente pas de raconter l’Histoire : il la fait résonner, au rythme du jazz, pour mieux en souligner les dissonances.
Article paru le 16 avril 2026 dans le n°951 de Ciné-Feuilles.



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