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57e ÉDITION DE VISIONS DU RÉEL


La 57e édition de Visions du Réel s’est conclue le dimanche 26 avril. Cette année encore, le festival dédié au cinéma documentaire a rassemblé un large public avec une fréquentation en hausse d’environ 20% par rapport à 2025. Pour la dernière édition d’Emilie Bujès, actuelle directrice artistique, 164 films issus de 75 pays ont été présentés, dont 58 premiers films et 83 premières mondiales. Comme à l’accoutumée, l’équipe de Ciné-Feuilles était présente à Nyon, sur la Place du Réel, mais surtout dans les salles obscures, pour vous livrer son regard sur les œuvres qui ont marqué cette édition.

Affiche Visions du Réel 2026.



La Compétition internationale longs-métrages réunissait cette année 13 films, dont 12 premières mondiales. Parmi eux, Meanwhile in Namibia (Allemagne/Namibie, 2026) de Jonas Spriestersbach s’impose comme une expérience éprouvante. Entre 1884 et 1915, l’actuelle Namibie — alors colonie allemande — fut le théâtre de ce qui est considéré comme le premier génocide du XXe siècle, ayant coûté la vie à près de 80 % de la population autochtone. Aujourd’hui encore, l’Allemagne peine à reconnaître pleinement ces faits et refuse toute réparation, préférant proposer des programmes de coopération au développement. Le film capte, avec une ironie glaçante, les formes contemporaines de ce déni : visites guidées révisionnistes, tourisme voyeuriste, musées aux allures de zoos humains. Par un montage ponctué de cartons historiques, il met à nu un néocolonialisme décomplexé et fait éclater au grand jour l’aspect nauséabond de celui-ci. Alors que les ossements des victimes affleurent sous leurs pieds, responsables politiques et visiteurs se donnent bonne conscience en se livrant à des démonstrations d’empathie de façade. Les premiers s’enfoncent dans leurs certitudes en voulant faire revivre une culture éradiquée, tandis que les seconds tentent de légitimer leur présence. Une séance difficile, mais profondément éclairante.

Meanwhile in Namibia (Allemagne/Namibie, 2026) de Jonas Spriestersbach.

Meanwhile in Namibia. © Visions du Réel


Si les films découverts en Compétition internationale étaient quelque peu déceptifs, Two Mountains Weighing Down My Chest (Allemagne/Pays-Bas, 2026) de Viv Li s’est néanmoins démarqué par sa fraîcheur. La réalisatrice chinoise y retrace son parcours, entre son pays d’origine, sa vie à Berlin et un voyage aux États-Unis. Avec humour et sensibilité, elle livre le portrait d’une identité en perpétuel déplacement. Entre les traditions familiales et la liberté parfois vertigineuse de sa vie occidentale, elle met à nu le sentiment d’être déracinée partout, contrainte de jouer un rôle au point de s’éloigner d’elle-même. Le contraste entre la scène queer berlinoise et les repas de familles empreints de culture chinoise nourrit un récit intime teinté d’absurde. Un film à la fois intelligent et revigorant.


Dans la section Grand Angle, Whispers in May (Chun Ri Huan You, Hong Kong/Pays-Bas/Corée du Sud/Suède, 2026) de Dongnan Chen se situe à la croisée du road trip et du récit initiatique. Lorsque Qinghua, 14 ans, a ses premières règles, elle part à l’aventure avec ses deux amies à la recherche de la jupe traditionnelle qu’elle doit porter lors de cette étape clé de sa vie. Au fil du voyage, les adolescentes évoquent leurs peurs, leurs espoirs et leur avenir. En parallèle, un poème issu de la culture Yi — l’ethnie à laquelle elles appartiennent — raconte l’histoire de deux sœurs poursuivies par une entité maléfique. En entremêlant ces récits, le film compose un condensé de vie, entre joie, tristesse et incertitude, sur fond de contexte social chinois. À la frontière entre documentaire et fiction, porté par des paysages magnifiquement filmés, Whispers in May prend des allures de fable poétique, tout en interrogeant la solitude de ces enfants laissées au village pendant que leurs parents travaillent en ville.

Whispers in May (Chun Ri Huan You, Hong Kong/Pays-Bas/Corée du Sud/Suède, 2026) de Dongnan Chen.

Whispers in May. © Visions du Réel


Toujours dans la section Grand Angle, mais dans un tout autre registre, Replica (Australie/France/Chine, 2026) de Chouwa Liang suit le parcours de Qin, Sonya et Muna, trois femmes qui vivent des relations amoureuses… avec des intelligences artificielles. La première s’éprend de Mr. Lu, personnage fictif issu d’un animé populaire. La deuxième partage sa vie avec Stephen, un avatar qu’elle a façonné elle-même. Quant à la troisième, si elle vit en couple avec une personne en chair et en os, elle se confie à Orion, un chatbot qui la rassure dans ses périodes de doutes alors que sa relation vacille. À travers ces récits, Chouwa Liang ausculte sans jugement ces relations 2.0, et leurs limites. Lorsque les réponses de son amant virtuel deviennent répétitives, Qin prend conscience de la fragilité de cette illusion et entame un chemin vers l’acceptation de soi. Sonya, de son côté, remet également son engagement émotionnel en question quand elle comprend que son amoureux numérique l’a trompée. Quant à Muna, elle renoue avec sa mère et redécouvre la valeur du contact humain. Via ces trajectoires, Replica cerne les traumas d’une société à travers ces relations pas comme les autres, mais de plus en plus courantes, et esquisse des portraits de femmes marqués par la solitude, la pression sociale et les attentes pesant sur elles. Les IA apparaissent alors comme des refuges temporaires, permettant à ces protagonistes de reprendre confiance pour affronter le réel.


Enfin, la section Burning Lights, « dédiée aux formes les plus audacieuses du cinéma du réel », proposait notamment Don’t Tidy or Clean My Room, I Like It as It Is (No arreglen ni limpien mi habitación, a mí me gusta como está, Argentine/Espagne, 2026) de Ignacio Ceroi. Ce film d’enquête singulier entraîne son public entre l’Argentine et le sud de la France, sur les traces d’un homme aperçu dans les images d’une vieille caméra achetée d’occasion. Le cinéaste part à la recherche de ce mystérieux Charles, ancien protagoniste involontaire de son précédent film. Structuré en trois actes — la quête, le récit joue avec les attentes du spectateur. Sans en dévoiler l’issue, disons simplement que des retrouvailles tant attendues, si elles n’ont pas lieu comme imaginées,  naît une œuvre mélancolique et surprenante, empreinte d’une forte dimension mémorielle.

Replica (Australie/France/Chine, 2026) de Chouwa Liang.

Replica. © Visions du Réel


Article paru le 15mai 2026 dans le n°952 de Ciné-Feuilles.

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